“Monsieur ! Un café !”
Le monde passe devant sans lui adresser un regard.
Emmitouflés dans leur doudoune en peau d’ours arctique, protégés des pollutions sonores grâce à leur derniers écouteurs bluetooth in-ear sans fil, leur gant de protection greffé désormais à la paume est un iphone X dernière génération qui vaut le prix d’une voiture émettant un rayonnement qui leur coûtera la vie prématurément mais dont ils se fichent car ils sont connectés et ils comptent bien montrer leur vie et même leur mort sur les réseaux à tous leurs abonnés.
“Boxe !” foudroie-t-il.
Puis “Boxe !” une deuxième fois, suivi d’un “Bienvenue en 2019 !”
Je suis saisi.
Plongé dans ma lecture, assis à 2 chaises de lui, je voyais mon incapacité à me concentrer et comprendre la moindre phrase lue cependant ne réalisais pas ce qui m’en empêchait.
Au même instant une publicité RATP loue, sur fond de mélopée futuriste, les progrès du groupe ferroviaire.
Pris de vertige, je décroche les yeux de mon livre qui tentait de m’emmener “dans les forêts de Sibérie”. Je suis extrait malgré moi de mon voyage intérieur pour faire face au monde réel qui m’entoure. Mes yeux accrochent un panneau publicitaire sur le quai d’en face où est inscrit “Boxe” : message épuré sur un fond bicolore pastel jaune et vert.
J’ai l’impression de naviguer en pleine dystopie futuriste : le monde a été englouti par la virtualisation des interactions humaines. La connectivité l’a emporté sur la parole verbalisée.
Je referme mon ouvrage.
Les œuvres Bienvenue à Gattaca, L’armée des 12 singes et autre 1984 me reviennent en tête dans cette simultanéité d’événements.
Comme une écholalie, l’homme répète inlassablement : “Monsieur ! Un café !”. Parfois l’ordre des mots varie, ou bien l’homme ajoute “j’ai froid”.
Le sourire me monte aux lèvres lorsqu’il lâche un “Il n’y a personne ici ?”. Il avait raison je pense : sur le quai affluaient des hordes de zombies super-connectés, branchés et maintenus en vie par intraveineuse. Dans la pochette de perfusion des like et des commentaires, des publicités et du contenu adapté au centre d’intérêt du patient.
J’ai répondu en riant : “Si ! si il y a quelqu’un”.
Je me suis levé pour regarder si la machine à sa droite distribuait du café mais non.
– Il n’y a pas de café dans cette machine je lui dis
– Ah non non pas de café. Il y a du coca. A 2€. C’est cher 2€
– Oui, c’est vrai. Vous pouvez trouver moins cher en supermarché.
– Ah oui mais il faut y aller
– Oui.
Je l’ai regardé encore une fois avant que le métro n’atteigne notre hauteur. *
“Monsieur ! J’ai froid ! a lui-même Il fait pas froid ici. reprenant Un café !”
J’ai pris une gifle. Je ne saurai dire s’il avait accepté sa situation. Il bouclait. Un bug de la matrice. L’anomalie qui permet de prendre la mesure de notre avilissement.
Et encore une lorsque je suis sorti à ma stations, accueilli par un vent glacial qui fit claquer mon écharpe et rosir mes joues.
A quelques mètres de moi, un homme en chaise roulante peinait à avancer. Une main gantée, l’autre frigorifiée, posées chacune sur les roues qui faisaient un va-et-vient depuis je ne sais combien de temps. Je lui proposai mon aide. Un service si minime en comparaison de ce qu’il faudrait déployer pour le sortir de sa situation, apparemment.
Ce soir je ne sais pas où ces hommes dormiront. Je leur destine mes pensées.
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